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Les chantres du système veulent bloquer toute velléité de réforme

Les chantres du système veulent bloquer toute velléité de réforme
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Par Samer Zoughaib

La caste politico-financière qui tient les véritables rênes du pouvoir au Liban depuis près de 30 ans n’a pas attendu la fin de la crise sanitaire pour ameuter ses porte-voix et mobiliser ses forces contre le gouvernement.

Les événements s’accélèrent et laissent présager que le pays est entré dans une vaste confrontation entre ceux qui, menés par le Premier ministre Hassan Diab, essaient de reconstruire l’Etat sur des bases plus saines et solides, et ceux qui veulent préserver l’ancien système. Un système de pillage, de vol et de détournement de fonds publics, qui leur a permis, grâce à un contrôle de tous les rouages de l’Etat, d’accumuler des fortunes colossales au détriment de la majorité des Libanais, dont plus de 50% vivent sous le seuil de la pauvreté, selon les estimations de la Banque mondiale.

Ce n’est pas Hassan Diab qui a ouvert les hostilités, vendredi le 24 avril, en désavouant les décisions et les mesures prises par le gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé, et en s’interrogeant sur ses motivations réelles. Fidèle à sa façon d’agir depuis qu’il a été nommé à la tête de l’Exécutif, le Premier ministre a décidé, ce jour-là, de s’adresser aux Libanais dans un langage sincère, auquel les dirigeants qui l’ont précédéne les ont pas habitués. 

Tentative de rééditer le scénario de 1992

Que s’est-il passé ? Un faisceau d’indices et d’informationss’est rassemblé chez le chef du gouvernement et d’autres hauts responsables sur un plan visant à rééditer le scénario de mai 1992, lorsque l’ancien gouverneur de la BDL, Michel Khoury, avait annoncé, dans un communiqué de quelques lignes, que la banque centrale ne soutiendrait plus la livre libanaise, provoquant l’effondrement de la monnaie nationale face au dollar et, par conséquent, l’envolée des prix des produits de consommation et l’érosion des salaires. Des émeutes avaient éclaté dans tout le pays (planifiées ou encouragées par les ex-milices devenues entretemps des partis politiques), poussant à la démission du Premier ministre de l’époque, Omar Karamé.

Un gouvernement de transition avait été formé sous la présidence de Rachid Solh avec, pour principale mission, l’organisation d’élections législatives, suivies par l’arrivée au pouvoir de Rafic Hariri. Aujourd’hui, la plupart des analystes s’accordent à dire que les événements dramatiques de 1992 faisaient partie d’un plan destiné à paver la voie à l’entrée en scène de Rafic Hariri, en tant que sauveur de l’économie et initiateur de la reconstruction du Liban. Ce plan ne devrait pas être dissocié du contexte régional de l’époque, marqué par le «processus de paix israélo-arabe» et le rêve de certains, au Liban et ailleurs, de voir émerger un Proche-Orient pacifié…

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre les propos de Hassan Diab qui a évoqué, vendredi, un «coup d’Etat». «Je m'adresse à ceux qui fomentent un coup d'Etat en volant une deuxième fois l'argent des Libanais et en faisant monter le prix du dollar et qui pensent que nous les laisseront faire. Nous ne l'accepterons pas et nous n'hésiterons pas à réprimer ceux qui tentent de jouer avec la stabilité financière du pays. L'Etat frappera fort», a-t-il prévenu.

Riad Salamé, le gardien du système politico-financier

M. Diab a parlé d’un «problème douteux» dans l'action du gouverneur de la BDL, qui a «accéléré la dévaluation de la livre libanaise sur le marché noir, ce qui a des conséquences négatives sur le pays dans son ensemble». «Nous ne pouvons plus accepter les politiques monétaires qui se décident en coulisses. Que Riad Salamé vienne sincèrement expliquer aux Libanais sur ce qui se passe», a-t-il déclaré.

L’attitude de M. Salamé est d’autant plus suspecte, aux yeux des dirigeants actuels, que quelques temps plus tôt, il avait été reçu par le Premier ministre qui lui avait demandé quel serait le coût d’une intervention de la BDL sur le marché pour freiner l’envolée de la livre. M. Salamé lui a avancé le chiffre de 80 millions de dollars par mois, soit près d’un milliard de dollars par an. M. Diab lui avait alors suggéré de réinjecter sur le marché l’argent envoyé par les émigrés libanais à leurs familles au Liban, estimé à 60 millions de dollars par mois pour régler même partiellement le manque de dollars.

Au lieu de cela, Riad Salamé a émis une série de circulaires, très floues, mais qui, en finalité, contraignent les agences de transfert d’argent à payer les montants envoyés à leurs clients au Liban en livres, quelle que soit la devise dans laquelle ils ont été initialement effectués. Par cette mesure, la BDL a accentué la pénurie de dollars et provoqué la chute vertigineuse de la livre libanaise, qui a dépassé la barre des 4000 livres.

L’attitude du gouverneur de la BDL est d’autant plus inexplicable qu’à la mi-février, il avait essayé de convaincre les présidents Michel Aoun et Hassan Diab d’honorer les Eurobonds qui venaient à échéance le 9 mars. Il leur avait présenté un document manuscrit griffonné sur trois pages A4 affirmant que les réserves en devises de la BDL s’élevaient à 21,8 milliards de dollars et que le Liban pouvait, par conséquent, payer ses dettes et continuer à importer ses besoins élémentaires pour les deux années à venir.

Pourtant, lorsque M. Diab lui a récemment suggéré d’injecter des dollars sur le marché, il a prétexté que les réserves de la BDL ne le permettaient pas, ajoutant que les Américains empêchaient l’entrée au Liban de dollars frais dans le cadre de leur guerre contre le Hezbollah, qui est en fait un blocus non proclamé contre l’ensemble du peuple libanais.

On se souvient aussi comment M. Salamé, avec la bénédiction de l’ancien gouvernement, s’était empressé de payer des Eurobonds, en novembre 2019, alors que les banques locales avaient commencé à rationner les retraits en devises aux guichets et aux distributeurs automatiques de billets.

Nul besoin d’être un fin analyste pour réaliser que l’attitude du patron de la BDL est truffée de contradictions. Dans le meilleur des cas, il est coupable d’incompétence et d’irresponsabilité. Dans le pire des scénarios, ses motivations et ses intentions sont douteuses. Dans les deux cas de figure, il doit rendre des comptes.

Mais Riad Salamé n’est pas un «simple fonctionnaire» qui obéit aux instructions du gouvernement. Hassan Diab l’a dit clairement, et pour la première fois: le gouverneur ne coordonne pas son action avec le pouvoir Exécutif, à qui incombe la lourde et difficile responsabilité de sortir le pays de la crise. Au contraire, ses circulaires, ses mesures et ses décisions entravent la tâche du gouvernement.

Riad Salamé est plus qu’un haut fonctionnaire. C’est le gardien du système politico-financier, constitué de l’alliance entre les anciens chefs de milices et les ponces de la finance, qui tiennent les rênes du pouvoir au Liban depuis la fin de la guerre civile.

C’est cette caste qui a pillé le pays ces trente dernières années, amassant des fortunes colossales, grâce à la corruption généralisée à tous les échelons de l’Etat, en connivence avec certains pans du secteur privé, notamment les banques. Ce sont eux qui ont mis à l’abri 5,7 milliards de dollars dans des établissements bancaires à l’étranger depuis le début de l’année, et sans doute beaucoup plus après le 17 octobre, alors que le libanais ordinaire était  privé de ses dépôts. 

Toutes les armes sont fourbies

Cette caste se sent aujourd’hui menacée par toute velléité de réforme économique et financière. Dès que le gouvernement a laissé filtrer les grandes lignes de son plan de redressement financier et fiscal, qui prévoit de sauvegarder les épargnes de 98% des déposants, ses représentants ont commencé à affuter leurs armes, prêts à les fourbir.

Ce qui les effraie le plus sont la décision de procéder à un audit des comptes opaques de la BDL, ainsi que les huit mesures prises par le gouvernement vendredi dans le cadre de la lutte contre la corruption. Il s’agit d'enquêtes fiscales sur les personnes ayant passé un contrat avec l'Etat et les administrations publiques ces cinq dernières années. Une liste des anciens députés et ministres doit aussi être dressée afin d'examiner leur patrimoine dans le cadre de la loi contre l'enrichissement illicite. Lors de sa réunion mardi, le gouvernement doit réfléchir et adopter les mécanismes d’application de toutes ces mesures inédites dans l’histoire du Liban ainsi que les moyens de récupérer les montants transférés à l’étranger.

Pour essayer d’empêcher le gouvernement d’aller jusqu’au bout de ses plans, les représentants de la classe politique traditionnelle ne reculent devant rien. Ce n’est pas un hasard si le mouvement de contestation, dont les revendications sont pourtant légitimes, recommence à bouger, avec les blocages de routes dans toutes les régions, alors que le pays entame sa période de déconfinement, permettant aux Libanais de respirer un peu après plus de six semaines passées entre quatre murs.

Exacerbation confessionnelle et sectaire

Les chefs spirituels aussi sont mis à contribution. «Ce type d'attaque contre la dignité du gouverneur de la Banque du Liban et d'une institution, qui n'avait pas connu de pareil depuis sa fondation sous le mandant de Fouad Chéhab, est inacceptable», a dit dimanche le Patriarche maronite Béchara Raï. Le prélat n’avait pas déployé autant d’énergie et d’emphase pour défendre la présidence de la République (maronite) lorsque sa «dignité» a été foulée aux pieds par ses adversaires politiques.

L’arme confessionnelle est également brandie par les chantres du système. Les anciens chefs du gouvernement Fouad Siniora, Tammam Salam et Nagib Mikati essaient d’ôter toute légitimité sunnite au Premier ministre Hassan Diab.

A l’instar du chef du Parti socialiste progressiste (PSP) Walid Joumblatt, les trois ex-Premiers ministres tentent une diversion en accusant M. Diab d’exécuter un plan du Hezbollah destiné à «changer le visage du Liban».

Ces accusations visent à provoquer des ingérences étrangères dans la crise libanaise afin d’étouffer dans l’œuf toute tentative de réforme qui porterait forcément préjudice à leurs intérêts.

En quoi la récupération des montants transférés à l’étranger, l’audit des comptes de la BDL ou la vérification de tous les contrats publics passés ces cinq dernières années feraient-ils partie d’un plan du Hezbollah, ou d’un «coup d’Etat politico-financier», comme le serine Walid Joumblatt ?

Les semaines à venir seront décisives. Soit le gouvernement réussit à amorcer de véritables réformes et à demander des comptes à ceux qui ont appauvri les Libanais, soit la crise économico-financière se mue en explosion sociale, qui balaierait tout sur son passage, et en premier lieu les chantres du système.

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