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La décadence morale de Trump et la faillite éthique des Etats-Unis

La décadence morale de Trump et la faillite éthique des Etats-Unis
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Par Samer Zoughaib

La réponse du président américain Donald Trump, de son administration et d’une partie de la classe des affaires et de la politique aux Etats-Unis à la pandémie de coronavirus qui frappe leur pays et le monde reflète une décadence morale et une faillite éthique inégalées.

Après avoir minimisé, début février, la gravité de la maladie, faisant preuve d’un affligeant manque de clairvoyance -gouverner c’est prévoir !-, le locataire de la Maison-Blanche a hésité, tergiversé et induit l’opinion publique en erreur avec ses tweets irresponsables, irréfléchis et impulsifs.

Maintenant que son pays est devenu l’épicentre mondial de la pandémie, avec plus de 150000 cas confirmés le mardi 31 mars, il continue de prendre des demi-mesures, qui ne semblent pas en phase avec la réalité de la situation.

Le nombre de morts aux Etats-Unis, qui a dépassé la barre des 3000 décès, a doublé en quatre jours. Le Dr Anthony Fauci, un expert des maladies infectieuses, conseiller de Donald Trump sur la pandémie, a estimé, dimanche sur CNN, que le coronavirus pourrait faire «entre 100000 et 200000 morts aux Etats-Unis».

Règlement de compte en pleine crise sur le Coronavirus

Malgré l’ampleur de la catastrophe annoncée, Donald Trump n’a pas rompu avec ses conférences de presse belliqueuses, où tantôt il tance vertement un journaliste qui a osé lui poser une question qui n’est pas à son goût, le traitant de «mauvais reporter», tantôt il se livre à des règlements de compte avec des relents de campagne électorale.

Ces points de presse quotidiens ont montré un président tellement déconnecté de la réalité que son entourage s’est affolé des répercussions que cela pourrait avoir à moyen terme sur son image, à quelques mois de l’élection présidentielle. Dans un article publié le 28 mars par Reuters, le journaliste Steve Holland révèle que les conseillers du président américain lui ont demandé de faire preuve d’une plus grande «empathie» et d’afficher davantage d’«émotion» lorsqu’il évoque la crise du coronavirus. «Trump, qui affirmait à l’origine que la pandémie était sous contrôle, doit maintenant ajuster son message (…) et certains de ses alliés le poussent à montrer plus de compassion», écrit le journaliste. Selon lui, les conseillers de Trump seraient intervenus « deux fois la semaine dernière pour le persuader d’abandonner son discours belliqueux, qui est une marque de sa présidence, et de chercher à unir les Américains».

Il est difficile de savoir si ces mesures cosmétiques de communication parviendront à faire oublier ses hésitations dans la gestion de la pire crise sanitaire qui frappe les Etats-Unis depuis la grippe espagnole, qui a fait des millions de morts dans le pays à la fin de la première guerre mondiale. Ses revirements ne se comptent plus. Après avoir déclaré qu’il voulait mettre New York en quarantaine, il fait marcher-arrière ; après avoir envisagé de «renvoyer les Américains au travail» à partir du 12 avril, il annonce que les mesures de confinement seraient prolongées jusqu’au 30 avril.

Fin de l’union sacrée aux Etats-Unis

Ces attitudes teintées d’improvisation ont poussé la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, à réclamer «l’ouverture d’une enquête sur la gestion de la crise du corona par Trump» après la fin de cette épreuve. Selon l’élue démocrate, «le déni répété » du locataire de la Maison-Blanche a «coûté la vie à des Américains».

Le manque de compassion de Trump, sa froideur, son cynisme et sa sous-estimation de la gravité de la maladie et de ses répercussions ne doivent pas étonner. L’homme est fidèle à ses convictions selon lesquelles l’économie doit primer sur toutes autres considérations qu’elles soient humaines, sociales ou environnementales. C’est la pensée du capitalisme financier triomphant, pour qui les lois du marché ne peuvent être supplantées par aucune autre forme de règlementation, même si elles coûtent la vie à des millions de personnes. C’est cette pensée qui l’a poussé à renier la signature de son pays du Traité mondial sur le réchauffement climatique, de l’accord sur le nucléaire iranien et de toutes les autres conventions internationales sur la limitation et le contrôle de l’armement.

Donald Trump et l’école qu’ils incarnent pensent que la priorité doit aller au sauvetage de l’économie plutôt qu’à la lutte contre la propagation de l’épidémie. C’est pour cette raison qu’ils repoussent autant qu’ils le peuvent l’option de l’arrêt total de toute activité, c’est-à-dire le confinement de 380 millions d’Américains, seul moyen efficace de stopper la progression du Covid-19. Mais ils sont parfaitement conscients qu’une telle mesure mettrait à genou l’économie qui ne redécollera pas avant des années. Plutôt que de fermer les bourses, ils préfèrent sacrifier des dizaines de milliers de vie, arguant du fait qu’une longue dépression ferait plus de morts que le coronavirus.

Cependant, cet argument ne convainc pas, car l’économie prendra le temps qu’il faudra pour se redresser, mais entre-temps les Etats-Unis risqueraient de voir leur hégémonie mondiale compromise et Trump pourrait rater sa réélection.

Tout en réagissant avec lenteur face à la menace de la maladie, l’administration américaine a fait preuve d’une célérité remarquable dans la préparation du vaste plan de soutien à l’économie, dont trois volets ont déjà été adopté. Le dernier volet, qui consistait à injecter 2000 milliards de dollars en faisant tourner la planche à billets, prévoit une aide directe de 3000 dollars en moyenne par famille. Cette mesure ne fait pas l’unanimité, car les travailleurs vont réaliser que ne rien faire rapporte plus que de se tuer au travail. Résultat, plus de 3,6 millions d’Américains se sont inscrits au chômage en une semaine, un record depuis 1982.

Relents racistes et attitude inhumaine

Eux Etats-Unis et ailleurs, les voix commencent à s’élever contre cette priorité donnée à l’économie au détriment de la santé. Dans un article publié dans vox.com le 24 mars, Nicoles Narea énumère «Six raisons pour être sceptiques vis-à-vis des appels de Trump à la réouverture de l’économie». «Trump a exprimé sa colère à l’égard des mises en garde des Centres de contrôle et de prévention des maladies et des épidémies (aux Etats-Unis), car elles ont effrayé les marchés», écrit-elle.

Cette faillite morale de Trump et de son administration s’est exprimée aussi dans l’approche internationale adoptée dans cette crise. En appelant sciemment le Covid-19 le «virus chinois», contrairement aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le président encourage les relents racistes pour pointer du doigt la Chine, au risque de stigmatiser la communauté américaine d’origine asiatique. Sur ce point aussi il a fait marche-arrière.

L’attitude à l’égard de l’Iran relève, elle, de l’inhumain. Malgré les appels répétés du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, de la Chine, de la Russie et de nombreux autres pays, Washington refuse de lever ou d’alléger les sanctions imposées à la République islamique, et qui empêchent l’importation des médicaments et du matériel médical nécessaires pour lutter contre la maladie. Pire, dans le but d’intimider les pays qui seraient tentées d’envoyer de l’aide, les Etats-Unis ont inscrit, en pleine crise du corona, de nouvelles personnes et entités sur leur liste des sanctions. Ces mesures ont payé puisque des sociétés britanniques ont refusé de livrer des masques et d’autres équipements de santé achetés par l’Iran et déjà payés de peur de subir les foudres de Washington.

Le chef de la diplomatie de l'Union européenne, Josep Borrell, a appelé la communauté internationale à dépasser ces craintes face aux menaces américaines. «Les échanges humanitaires, la nourriture, les médicaments et les équipements médicaux ne sont pas sous sanctions américaines, a-t-il rappelé, Cela doit être réaffirmé, car beaucoup de gens pensent que s'ils participent à ce type d'échange humanitaire, ils pourraient être visés par les sanctions», a-t-il ajouté.

Mais si les gouvernements européens n’osent pas envoyer de l’aide à l’Iran, peut-on reprocher aux entreprises du secteur privé de manquer de courage? A ce jour, la France et la Grande-Bretagne ont annoncé une aide modeste de 5 millions de dollars et M. Borrell a fait état d’«une assistance de plus de 20 millions d’euros».

«La question est maintenant de savoir si le discours politique va se traduire par des faits sur le terrain», a pour sa part déclaré Julien Barnes-Dacey, directeur du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord à l'European Council of Foreign Relations (ECFR), dans une déclaration à reprise par l’hebdomadaire Le Point. « En prenant des mesures pour aider l'Iran sur le plan humanitaire, et en soutenant la demande de l'Iran de pouvoir bénéficier d'un prêt du Fonds monétaire international (de 5 milliards de dollars), l'Union européenne prend une position contraire à celle de l'administration Trump », a-t-il ajouté.

Alors que la Chine, qui vient à peine de contenir l’épidémie, commence à déployer son aide partout dans le monde, et que la Russie, qui lutte elle-même contre la progression de la maladie, dépêche ses équipes médicales, et que Cuba, soumise à un implacable embargo américain envoie ses médecins en Italie, les Etats-Unis continuent leur politique étrangère agressive.

Peut-on demander à un gouvernement qui fait passer le bien-être du marché et des bourses avant la santé de sa population de faire le contraire sur la scène internationale ?

 

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