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Hariri et la fuite en avant

Hariri et la fuite en avant
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Par Soraya Hélou

Depuis le déclenchement du mouvement de protestation le 17 octobre, le Premier ministre démissionnaire a adopté une position étrange qui n’a pas manqué de susciter les interrogations et les doutes chez ses alliés de ce qu’on a appelé «le compromis présidentiel» conclu avant l’élection de Michel Aoun à la présidence le 31 octobre 2016 (entre le Bloc aouniste, le Courant du Futur et indirectement le Hezbollah).

En effet, alors que ces trois parties agissaient plus ou moins de concert au cours des trois premières années du mandat actuel, Saad Hariri a soudain commencé à prendre ses décisions en solo, sans même en avertir ses partenaires. Il a ainsi commencé par se donner un délai de 72 heures avant de prendre une décision au sujet du gouvernement. Le dimanche 20 octobre, il a ainsi convoqué une réunion du gouvernement pour adopter un document de réformes économiques et financières et il a annoncé qu’il ne compte pas présenter sa démission. Il s’agissait d’une décision concertée avec la présidence de la République. Mais c’était visiblement la dernière. Car une fois ce document adopté et la décision prise, pendant toute une longue semaine, le Premier ministre n’a pas convoqué une réunion du gouvernement pour commencer à appliquer le document de réformes, en dépit des conseils qui lui étaient donnés en ce sens.

Hariri a ensuite décidé unilatéralement de présenter la démission de son gouvernement sans même prendre la peine d’en parler auparavant avec le chef de l’Etat. Ce dernier a donc appris la nouvelle par la télévision, en suivant une conférence de presse du Premier ministre donnée à son domicile. La rencontre entre les deux hommes qui a suivi cette annonce a d’ailleurs été écourtée au maximum, ce qui montre bien que les deux responsables n’étaient visiblement pas d’accord au sujet de la décision de la démission.

Depuis ce jour, Hariri n’a cessé de surprendre ses partenaires politiques en se montrant d’une passivité extrême alors que la situation du pays exigeait des décisions effectives et des mesures pratiques pour tenter de circonscrire la crise économique, financière et sociale, de manière à calmer la rue en colère.

Le chef de l’Etat et son camp ainsi que le Hezbollah et Amal ont encaissé le coup de la démission, tout en cherchant à convaincre Saad Hariri de former le nouveau gouvernement.

Plusieurs rencontres ont eu lieu pendant cette période entre d’une part, le Premier ministre démissionnaire et d’autre part, soit le ministre des Affaires étrangères Gebrane Bassil, soit les deux émissaires du Hezbollah et d’Amal, haj Hussein Khalil et le ministre Ali Hassan Khalil. En dépit de toutes les propositions qui lui ont été faites, Hariri a campé sur son refus de former un gouvernement techno-politique, tout en maintenant une sorte de flou au sujet de ses intentions véritables. Tout en essayant de le pousser à former le prochain gouvernement, ses interlocuteurs lui ont assuré qu’ils ne comptaient pas former un gouvernement sans son aval, d’abord pour éviter toute retombée dans la rue d’une décision unilatérale qui pourrait provoquer la colère de la communauté sunnite. Aoun, Amal et le Hezbollah ont donc proposé à Hariri de choisir une personnalité pour prendre la relève s’il ne souhaite pas former lui-même le gouvernement. Mais sans jamais faire part de ses véritables intentions, Hariri s’est arrangé pour griller tous les noms proposés, dont certains ont été proposés par lui-même. Il a même été encore plus loin, poussant ses partisans à descendre régulièrement dans la rue soit pour refuser tel ou tel autre candidat à la présidence du Conseil, soit pour réclamer son retour. Il a même réussi, grâce à ses partisans, à paralyser le Parlement en bloquant ses accès face aux  députés conviés à une séance plénière.    

Malgré cela, le duo chiite et le chef de l’Etat ont continué à faire preuve d’une grande patience à l’égard du Premier ministre démissionnaire. Mais au lieu de dialoguer de façon responsable, ce dernier a préféré publier un communiqué pour annoncer sa décision de renoncer à former le prochain gouvernement. Quelques heures plus tard, il en a publié un autre pour dire qu’il ne compte pas s’entendre au préalable sur l’identité de son successeur, annonçant qu’il donnera sa position sur le prochain Premier ministre dans le cadre des consultations parlementaires. De la sorte, Saad Hariri a montré qu’il ne compte pas coopérer avec les autres responsables du pays pour l’aider à sortir de la crise. Plus même, il a rejeté les appels du président de la Chambre à prendre les mesures nécessaires pour gérer les affaires courantes dans le cadre des fonctions constitutionnelles du gouvernement démissionnaire. Hariri a même été jusqu’à refuser de participer à la rencontre financière et économique qui s’est tenue au palais de Baabda vendredi.

Que veut donc Saad Hariri ? C’est la question que tout le monde se pose.

Selon des sources qui suivent le dossier, Hariri aurait voulu former le prochain gouvernement, mais à ses propres conditions. Il ne désespère donc pas de pousser le duo chiite et le chef de l’Etat à accepter sous la pression de la crise et de la colère populaire à accepter la formation d’un gouvernement de technocrates où il aurait les mains libres pour prendre toutes les décisions importantes.

Mais la grande déception de Hariri est arrivée de la communauté internationale, en particulier les Européens qui ont déclaré à tous ceux qui les interrogeaient qu’ils ne tenaient pas particulièrement à ce que Hariri forme le prochain gouvernement, liant leur position définitive aux décisions que prendra le nouveau gouvernement, non aux personnes.

Hariri qui croyait sa présence indispensable pour appliquer les décisions de la Conférence de CEDRE a bien vite déchanté. Il espère encore pouvoir renverser la donne et il cherche à entraver la désignation d’une autre personnalité sunnite en posant des conditions inacceptables pour les autres parties, comme par exemple le fait de donner aux sunnites le portefeuille des Finances et d’accorder au gouvernement les pouvoirs exceptionnels (c’est-à-dire qu’il pourra prendre des décisions financières et économiques sans recourir à l’aval du Parlement).

Mais il est lui aussi soumis aux pressions internationales et en particulier européennes. Les Européens craignent en effet que la situation dramatique au Liban n’entraîne une vague d’émigration des réfugiés syriens installés au Liban, en plus de Libanais, vers leurs propres pays, au moment où le président américain annonce qu’il compte envoyer les combattants de «Daech» capturés en Syrie vers leurs pays d’origine, notamment les Européens parmi eux.

Pour les pays européens une nouvelle vague d’immigration en provenance du moyen Orient est un véritable cauchemar et une catastrophe qu’ils veulent à tout prix éviter. C’est pourquoi ils poussent vers la formation le plus vite possible d’un nouveau gouvernement au Liban, en mesure de prendre des décisions économiques et financières qui empêcheraient l’effondrement de ce pays.

Il y a déjà eu, à l’instigation de la France deux réunions à Paris regroupant des représentants de la France, de la Grande Bretagne et des Etats Unis pour examiner la situation libanaise et la France s’efforce d’organiser vers la mi-décembre une réunion du groupe international de soutien au Liban. Le représentant des Nations Unies au Liban Jan Kubick déploie des efforts en ces sens.

Les Européens semblent donc déterminés à empêcher, coûte que coûte, l’effondrement du Liban et ils essaient de convaincre les Etats-Unis qui n’ont d’autre souci que de combattre l’Iran et le Hezbollah, de modifier leur politique actuelle à l’égard du Liban. Pour les Européens, il ne s’agit pas d’une position de principe, ils sont convaincus que le Liban est une sorte de première ligne de protection face à l’afflux potentiel de réfugiés. Hariri voit ainsi sa marge de manœuvre se réduire. Les prochains jours devraient être décisifs pour clarifier sa position définitive.  

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